1958-
La Cinquième République, ou Ve République, est le régime politique républicain en vigueur en France depuis le 4 octobre 1958. Elle succède à la Quatrième République, qui avait été instaurée en 1946. Elle marque une rupture par rapport à la tradition parlementaire de la République française dans la volonté de renforcer le rôle du pouvoir exécutif. Elle est régie par la Constitution du 4 octobre 1958, approuvée à une très large majorité par voie référendaire le 28 septembre précédent. Elle est mise en place par Charles de Gaulle, qui en est élu premier président.
Ce régime est qualifié de régime parlementaire à exécutif fort ou de régime semi-présidentiel. Le rôle central du président de la République est consolidé par la légitimité découlant de son élection au suffrage universel direct, instaurée par référendum en 1962, ainsi que par l’alignement de la durée de son mandat sur celui de l’Assemblée nationale depuis 2002, à la suite du référendum constitutionnel de 2000.
Mise en place
Le projet initial de Michel Debré
La crise de mai 1958, déclenchée par le putsch d’Alger mené par une fraction de l’armée, conduit à l’arrivée au pouvoir du général Charles de Gaulle. Nommé président du Conseil le 1er juin 1958, il obtient du Parlement, deux jours plus tard, l’autorisation de faire procéder à la rédaction d’une nouvelle Constitution. Tandis que celle de 1946 avait été préparée par une Assemblée constituante élue à cet effet, la Constitution de 1958 est rédigée sous l’autorité du Gouvernement par une équipe conduite par Michel Debré (Garde des Sceaux et futur Premier ministre). Le projet est alors approuvé par référendum (82,60 % de « Oui ») le 28 septembre 1958, et devient la Constitution du 4 octobre 1958 souvent appelée Constitution de la Cinquième République.
Des juristes ont argué que la mise en place de la Cinquième République s’est opérée selon une procédure non constitutionnelle et doit être considérée comme un coup d’État : en effet, la Quatrième République ne prévoyait pas la possibilité de modifier la Constitution par référendum. Toutefois, en général, on considère que l’exercice du « droit souverain du peuple à disposer de lui-même », exprimé pour l’occasion par voie référendaire, prévaut sur le texte constitutionnel.
En vertu de la loi constitutionnelle du 3 juin 1958, le Parlement a exigé que le projet de Constitution respecte cinq principes. « Seul le suffrage universel est la source du pouvoir », ce qui excluait de facto l’idée d’une chambre socioprofessionnelle composée de délégués des organisations patronales, syndicales et des associations, projet défendu par de Gaulle dans son discours de Bayeux en 1946. Le texte doit également respecter le principe de la séparation des pouvoirs et celui de la responsabilité du Gouvernement devant le Parlement, trait distinctif du régime parlementaire. L’indépendance de l’autorité judiciaire doit être garantie, et enfin « doivent être organisés les rapports de la République avec les peuples qui lui sont associés ».
La Cinquième République accorde un pouvoir plus important au président de la République que le régime précédent. Dans son discours devant le Conseil d’État, le 27 août 1958, Michel Debré indique que son Gouvernement entend « rénover le régime parlementaire » et se dit « même tenté de dire qu’il veut l’établir, car pour de nombreuses raisons, la République n’a jamais réussi à l’instaurer ». Il indique que le « président de la République doit être la clé de voûte de notre régime parlementaire », c’est-à-dire un arbitre efficace susceptible d’intervenir pour assurer le bon fonctionnement des pouvoirs publics lorsque celui-ci est menacé. Au moyen de ses « pouvoirs propres », c’est-à-dire ses pouvoirs discrétionnaires non soumis à contreseing ministériel (innovation majeure de la Constitution du 4 octobre 1958), il peut dégager les voies de la résolution d’un conflit compromettant le fonctionnement des pouvoirs publics. En ce sens, « le président de la République, comme il se doit, n’a pas d’autre pouvoir que celui de solliciter un autre pouvoir ». Cet arbitrage présidentiel renforcé s’inscrit dans le cadre du projet de rationalisation du parlementarisme porté par Michel Debré et qui est conçu pour permettre au Gouvernement d’assurer sa mission même en l’absence d’une majorité parlementaire stable et disciplinée. Effectivement, « parce qu’en France la stabilité gouvernementale ne peut résulter d’abord de la loi électorale, il faut qu’elle résulte au moins en partie de la réglementation constitutionnelle, et voilà qui donne au projet son explication décisive et sa justification historique ». Cependant, le fait majoritaire et la conception extensive que les titulaires successifs de la fonction présidentielle vont avoir de leurs pouvoirs modifieront profondément l’équilibre du régime.
En outre, le texte voté en 1958 introduit une nouveauté dans le mode d’élection du président de la République, auparavant élu par la réunion de l’Assemblée nationale et du Sénat. Le souvenir de l’élection laborieuse de 1954, où il avait fallu pas moins de treize tours de scrutin pour que députés et sénateurs s’accordent sur la candidature de René Coty, est resté dans les mémoires.
Aussi la Constitution confie-t-elle dans un premier temps le soin d’élire le président de la République à un collège d’environ 80 000 grands électeurs (députés, sénateurs, conseillers généraux, maires et délégués des conseils municipaux). Ce système n’est utilisé qu’une seule fois, le 21 décembre 1958, pour l’élection de Charles de Gaulle.
Vers l’élection du président au suffrage universel direct
Un référendum est organisé en 1962 par le président de Gaulle pour modifier à nouveau le mode d’élection du président de la République. Il introduit le principe de son élection au suffrage universel direct. Le premier scrutin de ce type a lieu en 1965 et se conclut par la réélection du Général.
Cette élection du président de la République au suffrage universel direct, couplée avec l’apparition du fait majoritaire, modifie profondément le fonctionnement des institutions : apparaissent les notions de « présidentialisation du pouvoir » et de « cohabitation ». Élu au suffrage universel direct, c’est-à-dire par le peuple directement, le président de la République bénéficie d’une légitimité démocratique en concurrence avec celle de l’Assemblée nationale.
L’élection du président au suffrage universel conduit à la personnification du pouvoir. L’obligation de choisir entre deux candidats au second tour la promeut. Le scrutin majoritaire aux législatives incite les partis à construire des alliances préélectorales pour être représentés à l’Assemblée nationale et confirme la bipolarisation de la vie politique. La dissolution discrétionnaire renforce l’autorité du président et la discipline parlementaire. Le cumul de ces règles promeut la présidentialisation du régime. Il ne se retrouve que partiellement dans les autres démocraties européennes.
Evolution forte jusqu’au début des années 2000, la bipolarisation de la vie politique est en contradiction avec la volonté initiale du général de Gaulle, qui entendait mettre fin à la prépondérance des partis. Comme l’a résumé l’universitaire Bastien François : « Laisser s’établir, dans la dénégation, le « régime des partis », tel est le destin imprévu de nos institutions ». Toutefois, cette bipolarisation est actuellement remise en cause par l’émergence de nouvelles dynamiques politiques tant au centre, qu’à droite et à gauche.
L’équilibre des pouvoirs : nouvelles pratiques
Organigramme simplifié des institutions politiques de la Ve République.
La Ve République est un régime parlementaire doté d’un pouvoir présidentiel fort : le pouvoir exécutif collabore avec le pouvoir législatif dans le cadre d’un système de séparation souple des pouvoirs. À la différence du régime présidentiel (comme aux États-Unis ou au Mexique où les deux pouvoirs sont strictement séparés), en France, chaque pouvoir dispose sur l’autre d’un moyen de pression : l’Assemblée nationale peut renverser le Gouvernement (l’unique cas étant celui du premier Gouvernement Georges Pompidou le 5 octobre 1962 à la suite du vote d’une motion de censure) ;
le président de la République peut dissoudre l’Assemblée nationale, après consultation du Premier ministre et du président de chacune des deux assemblées8 (ce qui survient à six reprises : sous Charles de Gaulle le 9 octobre 1962 puis le 30 mai 1968, sous François Mitterrand le 22 mai 1981 puis le 14 mai 1988, sous Jacques Chirac le 21 avril 1997 et finalement sous Emmanuel Macron le 9 juin 2024).
La majorité des constitutionnalistes français considèrent que la Ve République est un régime parlementaire moniste puisque l’article 20 dispose que le Gouvernement est responsable devant le Parlement (plus précisément devant l’Assemblée nationale qui, en vertu des articles 49 et 50, est la seule des deux chambres à pouvoir renverser le Gouvernement), tandis que le président de la République n’exerce qu’une fonction d’arbitrage (article 5) sans pouvoir révoquer le Premier ministre. Effectivement, d’après l’article, le chef de l’État ne peut mettre fin aux fonctions du chef du Gouvernement que « sur présentation par celui-ci de la démission du gouvernement ».
Néanmoins, certains constitutionnalistes, à la suite de Maurice Duverger, ont estimé que la Cinquième République connaissait un mode de fonctionnement trop atypique au regard de celui des autres régimes parlementaires contemporains, notamment en raison de l’emprise exercée, en fait plus qu’en droit, par le chef de l’État sur le pouvoir exécutif. Duverger élabora alors la catégorie des « régimes semi-présidentiels », dans lesquels seraient combinés trois critères : la responsabilité gouvernementale devant le Parlement, l’élection du chef de l’État au suffrage universel direct et la détention par le chef de l’État de pouvoirs propres non soumis à contreseing ministériel. La Cinquième République voisinerait alors avec la République de Weimar, la Finlande, le Portugal, l’Autriche, l’Irlande.
Sous l’impulsion de Charles de Gaulle et en raison du contexte de crise dans laquelle la Ve République s’est établie, le président de la République s’est érigé en chef du pouvoir exécutif. C’est sur la demande expresse du chef de l’État que le Premier ministre Michel Debré remet sa démission en avril 1962. Il est alors remplacé par Georges Pompidou, qui n’est pas un élu mais un ancien collaborateur du général de Gaulle. Cette tendance au renforcement des pouvoirs du président de la République bien au-delà de sa seule fonction d’arbitrage, est confirmée à l’automne 1962 avec la révision de l’article 6 de la Constitution instituant l’élection présidentielle au suffrage universel direct. Dès lors, en période de concordance des majorités présidentielle et parlementaire, la Ve République prend l’allure d’un régime parlementaire dualiste dans lequel le Premier ministre est responsable également, en fait mais pas en droit, devant le chef de l’État qui peut l’inciter à démissionner (ce fut le cas par exemple pour Jacques Chaban-Delmas, Pierre Mauroy, Édith Cresson, Michel Rocard et Jean-Pierre Raffarin). Sur le plan formel, il n’y a jamais révocation du Premier ministre par le président.
Cependant, la majorité des constitutionnalistes français considère que les régimes dits « semi-présidentiels » ne constituent qu’une sous-variante de la famille des régimes parlementaires, dès lors que le Gouvernement y est responsable devant le Parlement. Ultra-minoritaire au sein de la doctrine, la constitutionnaliste Marie-Anne Cohendet, par exemple, les a dénommés « régimes parlementaires bireprésentatifs ».
Lorsque les majorités parlementaire et présidentielle sont antagonistes (cohabitation), le Gouvernement n’est plus lié au président mais seulement au Parlement au sein duquel il puise sa légitimité. On en revient à une lecture moniste de la Constitution bien que le chef de l’État conserve de façon coutumière un droit de regard sur le « domaine réservé » (affaires étrangères et militaires) qui tend à devenir alors un « domaine partagé » (c’est pourquoi les deux têtes de l’exécutif se présentent ensemble dans les sommets internationaux). Pour le reste, et conformément à l’article 20, le Gouvernement détermine librement et conduit la politique de la nation. Il y a eu jusqu’à présent trois périodes de cohabitation : les deux premières durant les mandats de François Mitterrand, entre 1986 et 1988, puis entre 1993 et 1995, et la troisième sous la présidence de Jacques Chirac entre 1997 et 2002. Les périodes de cohabitation restent cependant relativement marginales dans l’histoire du régime (neuf ans au total). La Constitution de 1958 laisse suffisamment de liberté d’interprétation pour que le pouvoir y reste aussi stable qu’en période de concordance des majorités présidentielle et parlementaire, même si la collaboration entre chef de l’État et chef du Gouvernement ne se fait pas toujours sans quelques heurts (comme en témoigne le refus du président Mitterrand de signer des ordonnances le 14 juillet 1986).
| Charles de Gaulle (1890-1970) | ![]() |
Premier mandat (7 ans) : 8 janvier 1959 – 8 février 1965 (6 ans, 1 mois, 0 jours) Second mandat (7 ans – démission du mandat) : 8 février 1965 – 29 avril 1969 (4 ans, 2 mois, 21 jours) |
| Alain Poher (1909-1996) | ![]() |
Prise de fonction par intérim (selon les dispositions légales de la Constitution de 1958) d’Alain Poher (Président du Sénat) à la suite de la démission du Président de la République française, Charles de Gaulle. |
| Georges Pompidou (1911-1974) | ![]() |
Premier mandat (7 ans – décès en fonction) : 20 juin 1969 – 2 avril 1974 (4 ans, 9 mois, 13 jours) |
| Alain Poher (1909-1996) | ![]() |
Prise de fonction par intérim (selon les dispositions légales de la Constitution de 1958) d’Alain Poher (Président du Sénat) à la suite du décès du Président de la République française, Georges Pompidou. |
| Valéry Giscard d’Estaing (1926-2020) | ![]() |
Premier mandat (7 ans) : 27 mai 1974 – 21 mai 1981 (6 ans, 11 mois, 25 jours) |
| François Mitterrand (1916-1996) | ![]() |
Premier mandat (7 ans) : 21 mai 1981 – 21 mai 1988 (7 ans, 0 mois, 0 jour) Second mandat (7 ans) : 21 mai 1988 – 17 mai 1995 (6 ans, 11 mois, 28 jours) |
| Jacques Chirac (1932-2019) | ![]() |
Premier mandat (7 ans) : 17 mai 1995 – 16 mai 2002 (6 ans, 11 mois, 30 jours) Second mandat (5 ans) : 16 mai 2002 – 16 mai 2007 (5 ans, 0 mois, 0 jour) |
| Nicolas Sarkozy (né en 1955) | ![]() |
Premier mandat (5 ans) : 16 mai 2007 – 15 mai 2012 (4 ans, 11 mois, 29 jours) |
| François Hollande (né en 1954) | ![]() |
Premier mandat (5 ans) : 15 mai 2012 – 14 mai 2017 (4 ans, 11 mois, 29 jours) |
| Emmanuel Macron (né en 1977) | ![]() |
Premier mandat (5 ans) : 14 mai 2017 – 14 mai 2022 (5 ans, 0 mois, 0 jour) Second mandat (5 ans) : 14 mai 2022 – en cours (? ans, ? mois, ? jours) |